Soul

« De la vie heureuse » by Pixar

Kezako ?

Passionné de jazz et professeur de musique dans un collège, Joe Gardner a enfin l’opportunité de réaliser son rêve : jouer dans le meilleur club de jazz de New York. Mais un malencontreux faux pas le précipite dans le « Grand Avant » – un endroit fantastique où les nouvelles âmes acquièrent leur personnalité, leur caractère et leur spécificité avant d’être envoyées sur Terre.

La critique d’Eugénie – 6,5/10

La sortie de Soul directement sur Disney+ se fait dans une émotion douce-amère, où la joie d’accéder au dernier bébé des studios Pixar se dispute la déception de ne pas avoir pu le voir en salle… Conséquence d’une crise sanitaire qui s’éternise et nous prive de l’expérience Cinéma, qui dans le cas présent, se méritait amplement vu l’ambition du long-métrage.
En parlant du loup, il est une nuance qu’il est de bon ton de respecter, le fameux «  on ne dit pas c’est nul, on dit j’aime pas ». Bah là, j’ai un dilemme, car je dirais plutôt « c’est bien, mais j’aime pas (beaucoup) ». Parce que selon bon nombre de critères, Soul est non seulement un très bon film, esthétiquement, musicalement parlant, mais aussi un film important de par la représentation culturelle qu’il met en avant. Et pourtant, il m’apparaît comme le moins harmonieux des Pixar.

Après avoir abordé avec brio les émotions en 2015 dans le sublime Vice Versa, Pete Docter s’attaque à un concept encore plus abstrait, celui de l’âme – on notera d’ailleurs le lien de la direction artistique sur les parties éthérées des deux œuvres, dans le grain de l’image et des personnages. C’est à nouveau dans ces tronçons de l’imaginaire pur que Pixar illumine l’écran de son génie. Les scènes se déroulant dans le « Grand Avant », là où les âmes sont créées et acquièrent leurs personnalités, sont définitivement les plus réjouissantes de ce cru 2020, transcendant la perfection de l’exécution par leur créativité. On y découvre ainsi de vraies trouvailles conceptuelles et esthétiques, de la « zone », aux âmes égarées en passant par l’assemblage des champs quantiques de l’univers, aka Michel, rendant hommage tout à la fois à la Linea, Picasso et probablement Allociné en VF (les vrais savent). Ces scènes comptent aussi pour beaucoup les meilleurs blagues et références du long-métrage (#égocentrique), avec des dialogues aux petits oignons et un doublage de très haute qualité – mention spéciale pour Camille Cotin dont la symbiose avec 22 tient de l’évidence !
Mais l’harmonie qui opère sur une moitié du film met aussi en exergue les fausses notes de la seconde. Car Soul, bien que superbement exécuté, semble manquer d’unité. Ainsi, les décors de New York poussent le photoréalisme à son paroxysme, au point que la pertinence de l’animation en devient presque discutable, et s’assemblent mal avec la direction artistique des personnages (dont le chat) et du Grand Avant.

Que ce soit visuellement ou thématiquement, le film expose beaucoup de voies sans jamais vraiment choisir la sienne. En résulte l’absence d’un paramètre pourtant essentiel des longs métrages Disney/Pixar : le double niveau de lecture adulte/enfant. La seconde, qui vient habituellement réveiller notre capacité d’émerveillement, est ainsi tristement absente de l’histoire. Cela aurait pu être un parti-pris complètement assumé, sauf que Soul se met à courir à mi-chemin après son audience plus jeune, dans un second acte dissonant, parsemé de blagues maladroites (le chat encore une fois) et de problème de rythme.
Dur en même de temps de rester accessible aux plus jeunes quand on aborde des sujets aussi philosophiques que le sens de la vie et le bonheur.

C’est le paradoxe d’un long-métrage qui met le caractère intuitif du jazz en toile de fond, alors que son message est quant à lui, très réfléchi. L’ambition intellectuelle semble ainsi presque prévaloir sur celle de susciter des émotions, comme si on suivait le récit parabolique de la crise existentielle du réalisateur. La vision qui en découle est donc nécessairement beaucoup plus individuelle. Dommage qu’un film qui parle d’âmes, mais s’y adresse s’y peu, d’autant plus que la morale de Soul semble plus convenue et timorée que celle de ses prédécesseurs.
Alors, faut-il pour apprécier la vie savoir se contenter (seulement) de ses petits plaisirs ? Le film a le mérite de poser la question et prend le risque de donner sa propre réponse, quitte à déplaire à une partie de son public qui n’a clairement pas envie de renoncer aux grands, mais surtout, est-ce vraiment ce message que l’on souhaite entendre venant d’un Pixar ? Attend-t-on de la compagnie qui a donné vie aux jouets, qui a fait d’un rat un chef cuistot, qui nous a fait voyager dans le monde des monstres et des morts et nous a raconté qu’un petit poisson pouvait traverser l’océan pour retrouver son fils, attend-t-on vraiment de cette compagnie qu’elle nous mette en garde contre nos passions ? Qu’elle nous « conseille » de ne pas viser trop haut ? Qu’elle nous « incite » à être mesurés ? C’est certes dans le ton de l’époque, mais si même Pixar appelle au réalisme, qui nous apprendra à rêver ?


Réalisé par Pete Docter, Kemp Powers
VO : Jamie Foxx, Tina Fey, Graham Norton…
VF : Omar Sy, Camille Cottin, Ramzy Bedia

USA – Animation
Sortie : 25 décembre 2020 sur Disney +
Durée : 1h 40min