César 2020 : J’accuse !

Crimes et Châtiments Récompenses

Le samedi 29 février 2020 – « Oh putain ! » : C’est l’exclamation que j’ai poussée quand le verdict est tombé.
À l’origine, je ne suis pas une grande adepte de la Cérémonie des Césars.
C’est long, souvent chiant et peu me chaud de connaître les lauréats le soir même quand je trouverai un résumé des moments forts en ligne le lendemain. Sans parler du malaise systématique que me provoque le parterre de people sur leur 31 faisant uniquement acte de présence dans le seul espoir de recevoir un affreux presse-papier. La « Grande Famille du Cinéma Français » semble en cela bien plus individualiste que leurs pairs américains, à moins que ceux-ci ne soient de meilleurs acteurs, ou plus hypocrites, à vous de voir. 
Bref, ce qui me décide à jeter un œil à la Cérémonie ne tient qu’à une seule chose : son hôte, comme en 2016, avec Florence Foresti qui avait si bien dépoussiéré le show. Son retour m’avait donné envie de retenter l’expérience cette année… Bien avant « la tempête » !

Je me rappelle le hoquet de surprise en entendant le nom de Roman Polanski nommé pour le « Meilleur film » et la « Meilleure réalisation ». Que les acteurs et les équipes de J’accuse puissent concourir pour leurs prix respectifs, cela me semblait logique. Mais Polanski himself ?! Sérieusement ?! Il est vrai que tout travail mérite reconnaissance et, de facto, que la qualité a droit à ses lauriers… À une seule exception près : le casier judiciaire (et on ne parle pas de contravention ) !
Je me souviens m’être franchement moquée de tant de connerie !
Que l’Académie puisse faire une bourde pareille après le mouvement « me too »… Incroyable ! Car oui, sur le coup, j’ai cru à la gaffe, au trébuchement, à l’accident de parcours pensant que jamais, oh, grand jamais le jury n’oserait concrétiser pareille nomination, surtout après le tollé qui s’en est suivi… Bordel, que j’étais naïve !

Bas les masques !

Le rideau est tombé sur cette 45ème Cérémonie des Césars qui dévoile un visage hideux, opportuniste, hypocrite, réac, injurieux, indécent ! C’est le portrait de Dorian Gray longtemps dissimulé par son affable sujet ! Alors bas les masques Môssieur le Cinéma Français ! Aujourd’hui, il n’est plus de loup pour dissimuler ton vice, plus de tapis sous lequel planquer tes cadavres, plus d’artifice pour nous en mettre plein la vue ! Tu es une vaste fumisterie qui ne défend rien d’autre que ton propre pouvoir. Rien à voir avec le 7ème Art.

Alors je t’accuse ! D’hypocrisie et d’opportunisme en 1er chef ! Car oui, on se doute que les César sont politiques, mais à ce point, c’est honteux ! On l’avait vu venir pourtant, avec cette loi absurde qui interdit en France que le prix du « Meilleur Film » soit attribué au même que celui de la « Meilleur Réalisation ». Au diable le mérite donc, veillons surtout à ne pas froisser les egos et distribuons des babioles bling-bling à tous. Minable !
Puis, soucieux de paraître plus « accessible » pour appâter le spectateur derrière sa télé et se détacher de cette image d’élitisme qui lui colle à la peau comme une tache de foutre au slip d’Harvey Weinstein, l’Académie avait introduit un « Oscar du Public ». Mais, oh Grands Dieux, elle a bien vite fait marche arrière en réalisant qu’elle ouvrait la porte aux comédies bien populaires signées Dany Boon ou Christian Clavier. Alors on prendra les cinq films avec le plus d’entrées, on laissera le jury décider, mais on appellera ça « Prix du public », voilàààà ! Certes, je n’apprécie pas beaucoup les long-métrages en question, mais ce n’est pas une excuse pour nous prendre pour des jambons !

Mais le pire des outrages infligés par les Césars, à la lumière de cette dernière cérémonie, c’est d’avoir honteusement profité du mouvement « me too » depuis deux ans, prônant l’exemplarité et le soutien à la cause féministe pour mieux lui cracher à la gueule au bon moment… ou plutôt, pour la bonne personne ! Car l’Académie sait choisir ses batailles. Ainsi, elle évince Jean-Claude Brisseau (condamné pour harcèlement et atteinte sexuels) de son in memoriam, mais sacralise à nouveau Roman Polanski et l’érige se faisant en record man de la cérémonie (au côté d’Audiard) ! Écœurant ! Au moins, la position politique de l’Institution est claire : on ne paiera aucun respect à la mort d’un homme, ni à ceux qui l’ont connu et aimé en dépit de ses vices, car seule le Pouvoir délivre une immunité contre à la Décence !

Le prix de la Honte !

Car le choix du prix est le moins ambiguë et donc plus politique de tous. Avec ce « Meilleur Réalisateur », c’est bien l’homme que l’Académie a voulu honorer et non l’œuvre qui, en dehors du manifeste odieux, questionne aussi sa légitimité. Sans mauvaise foi, d’où la réalisation de J’accuse était « meilleure » que celle des Misérables ou de la Belle Époque ?
Non. Ici, pas question de « réalisation ». Ce qu’ils ont sacré, c’est une Figure qu’une part surannée de l’Industrie souhaiterait intouchable, pour conforter le système d’une caste à l’agonie, pour s’assurer encore un temps des prérogatives archaïques et fétides, pour faire bloc autour des complices qui ont bien profité de l’impunité de leur statut.

Et si aujourd’hui, on estime qu’il ne faut plus mesurer un homme à la taille de sa bite, on prend toujours bien en compte celle de ses bourses ! L’Académie récompense donc aussi les 25 millions des investisseurs (Gaumont Distribution, France TV, Canal +, etc.) et rappelle ainsi qu’un pédophile trouvera toujours des sponsors dans notre beau pays des Droits de l’Homme homme, à condition qu’il porte le bon nom. Car ne nous y trompons pas, si le scandale avait éclaboussé une figure de moindre importance, les rapaces l’auraient dépecé avec joie, jeté en pâture au tribunal public pour mieux s’indigner et se mettre du bon côté de la cause. Mais si on touche aux puissants, au réseau, au portefeuille, alors là, bas les pattes ! Il a fallu d’innombrables voix pour faire tomber Weistein et les César à l’époque n’étaient que trop heureux de profiter de la débâcle d’un ricain pour se faire mousser, mais pas question de remettre en question leur propre establishment. Popol peut toucher qui il veut, mais pas touche à Popol !

Ainsi dans l’assistance, ils sont nombreux à jouer au Roi du Silence, sauf Florence Foresti qui livre une prestation admirable, compte tenu du contexte, et ne cède rien, surtout pas sur ces convictions ! Une fois encore, pas de langue de bois chez Foresti, mais combien sont ressortis avec des échardes plein la bouche ? Car oui, Adel Haenel a quitté la salle, mais suivie par si peu. Un César représentait jusqu’ici une forme d’accomplissement, la fierté de la reconnaissance de ses pairs, mais aujourd’hui, comment le prendre pour autre chose qu’un sordide marchandage politique ? Que vaut la reconnaissance de cette caste putride face à l’irrespect et l’indignité ?
Ce prix est celui de la Honte et de la Dénégation ! Le message d’un secteur qui affirme vouloir rester sourd à son époque, à son désir de réforme, de renouvellement et de prise en compte d’un certain mode de violence et de domination. C’est aussi une insulte lancée aux victimes de Roman Polanski, un déni des souffrances de toutes celles d’abus sexuels (femme ou homme) et un mépris souverain envers les personnes accusées à tort !

Le devoir d’exemplarité

Car oui, une fois pour toute, récompenser un homme condamné pour de tels crimes est inadmissible ! Et là, il faut savoir faire la part des responsabilités de chacun.
Il n’appartient pas à l’Académie des César, ni au public, de juger des sentences et des possibilités d’accès à l’emploi après une condamnation – même si perso, je pense qu’il y a un juste milieu, que les fameux 25 millions transgressent allègrement  – car la Justice et la Loi s’en chargent déjà.
De même, on ne peut juger le choix du public d’aller voir ou non le film J’accuse. Ici, on parle de liberté individuelle, il n’y a pas de vérité absolue, toutes les raisons se valent. Et si nous devions boycotter toutes les œuvres sur la base des actions et opinions douteuses ou obsolètes de leurs auteurs, nous n’aurions plus grand-chose à inscrire au Patrimoine de l’Humanité.
Il n’y a qu’une seule situation appelant une réponse ferme : les concours. Tout comme un sportif prit pour dopage (ou autre) se trouve souvent banni des compétitions internationales, le Cinéma ne peut accepter d’offrir une tribune à toute personne reconnue coupable pour des délits atteignant l’intégrité physique et morale d’autrui. Après tout, les Français exigent bien depuis des années que les politiques soient inéligibles en cas de condamnation, alors pourquoi le Cinéma serait au-dessus des lois des Hommes ?

Arrêtons les fausses excuses !

Et là, on va taper dans le dur du débat le plus abscons et stérile qui existe dans le milieu. La palme de la branlette intellectuelle : doit-on séparer l’homme de l’artiste ?
En préambule, je dois préciser que
ce qui m’irrite au plus haut point sur ce sujet, ce n’est pas le fond en lui-même, qui est effectivement discutable, mais l’ignoble prétention de ceux qui érigent l’Art en artefact suprême de la réalisation humaine, drapée dans un snobisme réconfortant, au-dessus des lois bassement terre-à-terre des hommes qui l’ont pourtant façonné ! Et comme le faisait justement remarquer Blanche Gardin aux Molières 2017 : « C’est bizarre d’ailleurs que cette indulgence s’applique seulement aux artistes, parce qu’on ne dit pas d’un boulanger : Oui d’accord, c’est vrai, il viole un peu des gosses dans le fournil, mais bon, il fait une baguette extraordinaire. » 
Alors je pose une question, d’où vient l’Art ? N’existe-t-il pas uniquement par le double prisme de celui qui le créé et de celui qui l’apprécie comme tel ? De toutes les inventions humaines, l’Art est le plus dépendant de nos enfants. Celui n’ayant aucune existence naturelle et spontanée en dehors de notre intervention. Et les trop fiers parents que nous sommes veulent le sacraliser et en faire un intouchable. Un nouveau témoignage de l’orgueil démesuré de notre espèce et une dangereuse déviance que le tout premier épisode de Black Mirror (L’Hymne national) avait déjà pointé du doigt. 

Mais alors, posons-nous seulement la bonne question ? Le sujet est-il doit-on séparer l’homme de l’artiste ou plutôt peut-on séparer l’artiste de son art ?
Peut-on distinguer un Picasso de la main qui l’a dessiné ? Peut-on détacher le roman de l’esprit qui l’a inventé ? Y a-t-il une différence entre l’œil du réalisateur derrière sa caméra et celui qu’il pose sur le corps nue d’une enfant qu’il va violer ? Quoi ? L’image est choquante ? Mais voyons c’est au nom de l’Art ! N’est-ce pas là ce que l’on entend glorifier ? Peut-être le viol avait-il une portée esthétique, quel dommage qu’il ne l’ai pas filmé pour bien distancer les visions humaine et artistique !

Je provoque, mais la réponse est bien entendue plus complexe. Comme pour tout, il faut recontextualiser. Mais pour essayer de donner une approximation : on peut effectivement mettre une « distance » entre l’œuvre et l’auteur, mais pas les séparer. La distance intervient notamment dans notre rapport, nos jugements de valeur qualitatifs et affectifs, à celle-ci. Pas besoin d’aimer la personnalité d’un réalisateur pour en apprécier les films. Mais pour comprendre toute œuvre, il faut souvent en revenir à l’intention de son auteur, son époque, ses convictions, sa personnalité. Difficile d’aborder sereinement Autant en Emporte le Vent sans connaître le profond racisme de Margaret Munnerlyn Mitchell pour expliquer les parties les plus dérangeantes du livre, au regard de notre culture.

Les artistes eux-mêmes se définissent par et à travers leurs créations. Ils utilisent l’art comme vecteur de leurs émotions et de leurs opinions, ils se servent de l’Homme pour nourrir l’Artiste, pour que l’artiste fasse vivre l’homme. Et dans le cadre de la création et de J’accuse, « Medium is the Message » ! Pourquoi ? Parce que Roman Polanski lui-même dresse un scandaleux parallèle en traitant l’histoire Dreyfus, déclarant se reconnaître dans son sujet et se transférant ainsi le statut de « victime ». Tout simplement répugnant ! Où est donc cette sacro-sainte séparation de l’art et de l’homme quand l’homme étend sa plaidoirie dans son art ?

Bref, le débat est sans fin et dans ce cas précis, stérile, car il appelle une réponse qui, aux yeux du respect est simple et identique qu’on l’on fasse ou non cette distinction : seul l’homme et l’artiste sont sanctionnables, pas l’œuvre ! Personne ne niera l’influence et de Roman Polanski sur le 7ème Art, ni ne censurera son lègue. Mais compte tenu de ses actions, il ne doit plus jamais être récompensé ! C’est de plus, la seule action que le Cinéma et l’Académie peuvent prendre en faveur de l’éthique de la profession : plus jamais de podium à ceux qui ne respectent pas les Autres !

par Eugénie